Affaire du Carlton de Lille

Le point sur une affaire mêlant prostituées, policiers... et DSK.

Cette affaire commmence par une arrestation en Belgique.

"Dodo la Saumure", de son vrai nom Dominique Alderweireld, est arrêté le 2 octobre en Belgique. Ce proxénète de nationalité française est soupçonné d'avoir fait travailler des mineures dans des maisons closes en Belgique (où la prostitution est tolérée). Egalement indic de la police, il serait en relations étroites avec le directeur des relations publiques du Carlton de Lille, selon "Libération". Le directeur de l'hôtel Carlton, Francis Henrion, et le directeur des relations publiques, René Kojfer, sont écroués et mis en examen vendredi 7 octobre pour "proxénétisme aggravé en bande organisée". Le propriétaire de l'hôtel, Hervé Franchois, connaît le même sort le 13 octobre. Ils sont notamment soupçonnés d'avoir proposé les services de prostituées au sein de leur hôtel. "Des liens avec des personnes gérant plusieurs établissements de prostitution et bars en Belgique ont également été mis en évidence" dans le cadre de cette enquête, selon le parquet de Lille. Trois hôtels lillois appartenant au même propriétaire (le Carlton, l'Hôtel des Tours et l'Alizé-Opéra) font l'objet vendredi 14 octobre d'une fermeture administrative de trois mois décidée par les juges d'instruction. L'avocat lillois Emmanuel Riglaire est mis en examen dans cette affaire le jeudi 13 octobre, et laissé libre sous contrôle judiciaire. Un chef d'entreprise de la région, David Roquet, est mis en examen vendredi 14 octobre pour "proxénétisme aggravé en bande organisée" et écroué. Patron d'une filiale d'Eiffage, il est soupçonné d'avoir organisé des parties fines. Le groupe de BTP a annoncé vendredi 21 octobre sa mise à pied "à titre conservatoire". Eiffage, qui a remporté le marché du Grand Stade de Lille, affirme qu'il "apportera tout son concours aux autorités chargées de cette enquête". Le nom de Dominique Strauss-Kahn apparaît Dimanche 16 octobre, jour de la primaire socialiste, Dominique Strauss-Kahn demande son audition par les enquêteurs pour mettre fin à des "insinuations malveillantes". Le nom de l'ancien directeur du FMI a été cité parmi les clients du Carlton. Selon "Le Monde" et "Libération", il pourrait avoir participé à des parties fines qui auraient été organisées à Paris et aux Etats-Unis avec le commissaire Lagarde. Selon une source policière, au moins quatre ou cinq policiers lillois seraient concernés par l'enquête. Parmi lesquels deux retraités, un ou deux officiers de police et un commissaire en activité. Le 18 octobre, trois policiers sont entendus par la "police des polices", l'IGPN. Parmi eux, Jean-Christophe Lagarde, chef de la sûreté départementale du Nord, est interpellé et placé en garde à vue jeudi 20 octobre. Jean-Christophe Lagarde a travaillé de 1990 à 1995 comme adjoint de Michel Neyret, l'ancien numéro 2 de la police judiciaire lyonnaise incarcéré pour trafic de stupéfiants. "Il se murmure dans les milieux policiers que l'enquête pourrait découler de l'affaire Neyret", a indiqué une source policière à "Libération". Le commissaire divisionnaire s'est rendu à deux reprises à Washington où il a retrouvé Dominique Strauss-Kahn.

De mystérieuses virées à Paris et à Washington.

David Roquet, le chef d'entreprise, a raconté aux enquêteurs s'être rendu à deux reprises à Washington où il a retrouvé Dominique Strauss-Kahn. La première fois en février 2011, la seconde du 11 au 13 mai, soit la veille de l'arrestation du directeur du FMI à l'aéroport JFK de New York, dans l'affaire du Sofitel. Le commissaire Lagarde était des deux voyages. Jean-Claude Ménault, un autre membre de la hiérarchie policière lilloise, y est allé une fois. Mais ce dernier "n’apparaît pas mis en cause dans l’affaire de proxénétisme", a indiqué une source judiciaire au "Monde". Les enquêteurs ont appris que l'entreprise de David Roquet (lire plus bas) a financé des parties fines. De plus, la mention "DSK" apparaît sur les notes de frais du chef d'entreprise, selon "Libération". David Roquet a également raconté aux enquêteurs s'être rendu à trois reprises à Paris, en compagnie de filles présentées par "Dodo la Saumure", le proxénète installé en Belgique. Dans la capitale, il retrouve DSK à au moins une reprise. Ce que confirme sur procès verbal une des prostituées, Mounia, selon "Libération". Le Figaro raconte en détail une scène "avec Jade" à l'hôtel Murano.

Qui a organisé les parties fines ?

Question essentielle car si le fait de payer une prostituée est autorisé, le proxénétisme est puni de sept ans d'emprisonnement et de 150.000 euros d'amende dans le code pénal. Selon René Kojfer, "c'est David Roquet et Jean-Christophe Lagarde" qui servaient d'intermédiaire entre DSK et Béatrice, la compagne de Dodo la Saumure, qui étaient présente aux parties fines.

Qui finançait ?

Des fonctionnaires de police et d'autres personnalités se sont-ils fait payer des billets d'avion ou des faveurs par une entreprise privée, ce qui serait un abus de bien social de la part des personnes qui offraient, et un recel d'abus de bien social pour les personnes qui en auraient profité ?

Dessaisir des juges dans l'affaire du Carlton : pourquoi ?

Pourquoi le parquet de Lille a-t-il demandé le dessaisissement des juges en charge de l'enquête sur l'affaire de proxénétisme liée à l'hôtel Carlton ?

 

Car "l'impartialité de la justice est susceptible d'être mise en cause", a expliqué le procureur de la République de Lille Frédéric Fèvre, "dans la mesure où des officiers de police judiciaire, qui apportent régulièrement des affaires aux magistrats, et qu'un avocat pénaliste qui plaide quotidiennement à Lille, sont mis en cause dans ce dossier."

Il a formulé sa requête il y a quelques jours, lors du placement en garde à vue et la mise en examen pour "proxénétisme aggravé" et "recel d'abus de biens sociaux" du chef de la sûreté départementale du Nord Jean-Christophe Lagarde.

Avant lui, un ténor du barreau lillois, Me Emmanuel Riglaire, avait déjà été mis en examen pour "proxénétisme aggravé en bande organisée" et "association de malfaiteurs" .

Dans le cadre de cette affaire, toujours, le nom de Dominique Strauss-Kahn a été cité et l'ex-patron du FMI a demandé il y a 10 jours a être entendu le plus rapidement possible.

Dans l'affaire Bettencourt, quand le parquet de Nanterre avait été dessaisi, le procureur général de Versailles avait estimé que "l'image et la sérénité de la justice" n'étaient "plus lisibles au tribunal de Nanterre." Le procureur général de la Cour d'appel, soit de sa propre initiative, soit à la demande d'une des parties au dossier, le parquet de Lille dans l'affaire du Carlton saisit la chambre criminelle de la Cour de cassation, qui a huit jours pour statuer. Si le dessaisissement est accepté, le dossier sera transféré dans la juridiction désignée par la Cour de cassation, probablement à Paris. Si le dessaisissement est refusé, le dossier restera à Lille et les juges lillois poursuivront leurs investigations. Le transfert d'un dossier dans une autre juridiction entraîne nécessairement une perte de temps. Dans le cas de cette affaire complexe de proxénétisme dont l'enquête a débuté il y a plusieurs mois, on peut penser que si le dossier est transféré cela prendra un certain temps aux nouveaux juges, ne serait-ce que pour en prendre connaissance. En attendant la décision de la Cour de cassation, on peut penser que les actes d'enquête (auditions,...) prévus d'ici 8 jours seront maintenus. Il est probable, en revanche, que les juges ne procèdent pas à de nouvelles investigations avant la décision de la cour.

Tensions entre le parquet et les juges

Le torchon brûle entre le parquet de Lille (Nord) et les juges d'instruction Stéphanie Ausbart et Mathieu Vignau saisis de la délicate affaire de prostitution dite de l'hôtel Carlton. La requête en dépaysement du dossier déposée par le procureur de la République, le 25 octobre, ainsi que le sort judiciaire réservé à un policier de haut rang, le patron de la sûreté urbaine de la ville, a fortement déplu aux deux magistrats, soutenus sur ces points par plusieurs avocats de la défense.

Le commissaire Jean-Christophe Lagarde est mis en examen pour proxénétisme aggravé en bande organisée, soupçonné d'avoir "convoyé" à Paris et à Washington des prostituées professionnelles ou occasionnelles. Selon plusieurs témoignages, entre février 2009 et mai 2011, ces jeunes femmes ont été présentées au patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn, par ailleurs futur candidat du Parti socialiste (PS) à l'élection présidentielle de 2012.

Le policier, qui se présente comme libertin, a, lui-même, participé à la plupart de ces soirées. Au terme de sa garde à vue, les juges ont également retenu le délit de recel d'abus de biens sociaux.

Dans une ordonnance détaillée, ils soupçonnent Jean-Christophe Lagarde d'offrir un "soutien matériel" aux proxénètes depuis 2006. Il aurait, par ailleurs, fait prendre en charge ses "séjours dispendieux" par le réseau, dont il "ne pouvait ignorer" les pratiques illicites. Un groupe évoluant aux "confluences des réseaux francs-maçons, libertins et politiques."

Les magistrats font clairement état de risque de transmission d'informations à Dominique Strauss-Kahn, dont il convient, écrivent-ils, d'établir "le rôle exact". Ayant demandé l'incarcération des principaux suspects interpellés quelques jours auparavant, les juges d'instruction ont donc proposé que le patron de la sûreté urbaine soit, lui aussi, placé en détention provisoire.

David Roquet

Ce chef d'entreprise, mis en examen pour proxénétisme, assure que les dirigeants de sa maison-mère, Eiffage, organisaient chaque année des virées chaudes avec des élus locaux. Le groupe de BTP dément ces accusations.

Ce chef d'entreprise, mis en examen pour proxénétisme, assure que les dirigeants de sa maison-mère, Eiffage, organisaient chaque année des virées chaudes avec des élus locaux. Le groupe de BTP dément ces accusations. La chambre de l'instruction a refusé vendredi après-midi la remise en liberté de David Roquet, l'un des dirigeants lillois d'une entreprise du BTP, mis en examen pour proxénétisme dans l'affaire du Carlton. Lors de l'audience qui s'est tenue dans un sous-sol du palais de justice de Douai (Nord), le matin même, l'homme a contre-attaqué. Piqué au vif par la constitution de partie civile du groupe de construction Eiffage, maison-mère de son entreprise, Roquet a laissé entendre que les dirigeants de celle-ci ne pouvaient ignorer ses agissements. Il a d'ailleurs livré un témoignage inédit aux magistrats. L'entrepreneur affirme ainsi qu'à l'occasion du Congrès des maires de France, organisé chaque année à Paris, Eiffage demandait à certains de ses responsables d'inviter des élus locaux. Une soirée privée se tenait dans une grande discothèque du quartier latin. David Roquet assure qu'ils étaient ensuite incités à "distraire" leurs invités dans des virées chaudes, prises en charge, selon lui, par la société. "Mon client va dire tout ce qu'il sait sur les pratiques d'Eiffage", a prévenu Me Eric Dupond-Moretti à la sortie de l'audience. "Les accusations de David Roquet sont absolument sans fondement, assure-t-on chez Eiffage. Il existe une charte d'éthique rigoureuse partagée avec l'ensemble des collaborateurs du groupe. David Roquet et sa hiérarchie ont d'ailleurs participé à des formations de respect des règles éthiques organisées avec l'aide de juristes spécialisés. Jamais Eiffage n'a incité un collaborateur à des pratiques contraires aux règles éthiques. Le groupe condamne formellement ces dérives et les sanctionne."