Nicolas Sarkozy mis en cause par la juge Prévost-Desprez
L'affaire pourrait devenir Sarkozy-Woerth-Bettencourt
Isabelle Prévost-Desprey
Ce n'est qu'une phrase dans un livre, mais elle fait l'effet d'une bombe. Parce que son auteure est une magistrate au sommet de l'institution judiciaire, la juge Isabelle Prévost-Deprez, dessaisie de l'affaire Bettencourt. Et parce qu'elle accuse directement Nicolas Sarkozy d'avoir reçu des espèces chez Lilane Bettencourt avant son élection en 2007, dans un livre publié ce mercredi par deux journalistes.
Dans un livre consacré aux personnes brisées par le chef de l'Etat, intitulé «Sarko m'a tuer», Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes au Monde, ont recueilli le témoignage saisissant de la juge Prévost-Deprez. Cette magistrate aguerrie instruisait un volet du dossier Bettencourt avant d'en être déssaisie à l'automne 2010. Et pour cause, révèle-t-elle : elle avait connaissance d'éléments incriminant expressément le chef de l'Etat.
«J'ai vu des remises d'espèces à Sarkozy»
Isabelle Prévost-Desprez évoque également le témoignage de l'infirmière de l'héritière de L'Oréal, qui aurait confié à sa greffière : "J'ai vu des remises d'espèces à Sarkozy, mais je ne pouvais pas le dire sur procès-verbal." Mercredi 31 août au matin, l'Elysée à déclaré à l'Agence France-Presse (AFP) que les déclarations de Mme Prévost-Desprez étaient "infondées, mensongères et scandaleuses". La porte-parole du gouvernement, Valérie Pécresse, a ajouté, sur France 2 : "Quand on a des accusations à porter, on doit les porter devant la justice." Martine Aubry a, de son côté, demandé "l'ouverture d'une enquête" : "Je ne comprends pas que Mme la juge n'ait pas exprimé cela devant le procureur même si je sais les pressions dont elle a été l'objet et dont elle s'est d'ailleurs plainte", a déclaré la candidate à la primaire sur BFM TV/RMC. "Quand une allégation se retrouve sur la place publique une nouvelle enquête doit avoir lieu."
Les déclarations de Mme Prévost-Desprez font écho à celles de Claire Thibout, l'ancienne comptable des Bettencourt, qui décrit dans l'ouvrage comment la police, à la demande du parquet de Nanterre, a tenté de la faire revenir sur ses déclarations en juillet 2010 au site Mediapart, dans lesquelles elle désignait Nicolas Sarkozy comme destinaire éventuel d'enveloppes d'argent liquide.
Le livre contient d'autres révélations sur les méthodes qui auraient été employées par le pouvoir pour déstabiliser des adversaires politiques ou nuire à des personnalités. Il contient notamment le témoignage de l'ancien conseiller de Michèle Alliot-Marie à la chancellerie, David Sénat, mis à l'écart et placé sous surveillance par les services secrets, car suspecté d'être une source du Monde dans l'affaire Bettencourt.
Le magistrat explique comment un conseiller du chef de l'Etat aurait cherché à obtenir des informations sur une affaire privée susceptible de nuire à Me Olivier Metzner, l'avocat de la fille de Liliane Bettencourt. Il raconte aussi que le cabinet de Michèle Alliot-Marie aurait fait fuiter dans la presse, au moment de l'affaire Clearstream, des éléments de la procédure pouvant être embarrassants pour Dominique de Villepin.
Martine Aubry, prudente, a déclaré ne «pas» comprendre «que madame la juge n'aie pas expliqué cela devant un procureur», tout en ayant conscience des «pressions dont elle s'est plainte». La candidate à la primaire PS «espère qu'une enquête va être ouverte», suite logique «lorsqu'une allégation comme celle-là se retrouve sur la place publique».
"Si un juge veut m'entendre, je suis à sa disposition" (infirmière)
L'ex-infirmière de Liliane Bettencourt a affirmé mercredi dans une interview à l'hebdomadaire Marianne qu'elle n'avait "pas parlé de remise d'enveloppes à Nicolas Sarkozy, ni à personne d'autre", à la juge de Nanterre Isabelle Prévost-Desprez ou à sa greffière. "Lorsque j'ai été auditionnée par la juge Isabelle Prévost-Desprez, je ne lui ai pas parlé de remise d'enveloppes à Nicolas Sarkozy, ni à personne d'autre. Je n'en ai parlé ni à la juge, ni à sa greffière", déclare l'infirmière, identifiée sous les initiales HY, qui dit aussi avoir été la cible de "menaces de mort" dans cette "affaire sensible".
Dans Sarko m'a tuer (Stock), un ouvrage de deux journalistes du Monde, la juge Prévost-Desprez affirme que l'ex-infirmière de Liliane Bettencourt avait "confié à (sa) greffière, après son audition par (elle) : J'ai vu des remises d'espèces à Sarkozy mais je ne pouvais le dire sur procès-verbal." Concernant cette audition et la question de remises d'enveloppes, l'infirmière précise, dans cet entretien à paraître samedi : "C'était en juillet 2010. Avant que l'audition formelle ne commence, elle m'a dit que nous n'étions pas là pour aborder ce sujet. Mais, de mémoire, pendant quelques instants, nous avons échangé ensemble sur d'autres témoins qui auraient évoqué de tels faits. Mais moi, je ne lui ai rien dit." Pressée de dire si elle démentait les propos de la magistrate, elle ajoute : "N'insistez pas, je n'en dirai pas plus ! (...) Je n'ai rien à cacher, je suis une femme honnête, mais je ne veux pas que mes propos se retournent contre moi. Cette affaire m'a déjà causé assez d'ennuis comme ça !"
"Si un juge veut m'entendre, je suis à sa disposition" (infirmière)
"J'ai reçu des menaces de mort. On m'a fait savoir qu'à cause de mon témoignage dans l'affaire Banier-Bettencourt (le 24 janvier 2008), on allait retrouver mon corps dans la Seine", poursuit l'infirmière qui fut au service des Bettencourt de septembre 2006 à juillet 2007. Elle ajoute qu'elle n'a pas souhaité porter plainte après ces menaces : "Porter plainte contre qui ? Contre l'invisible ? Contre l'État ?" À l'époque, aucun avocat n'a voulu s'occuper de moi au motif qu'il s'agissait d'une affaire sensible. Aussi, désormais, je ne parlerai plus qu'aux juges. Si un juge veut m'entendre, je suis à sa disposition", ajoute-t-elle.
Elle raconte être "une femme modeste et sans prétention". "Cette affaire Bettencourt m'a lessivée. Je n'ai pas gagné un centime dans cette histoire. J'étais payée 160 euros pour des vacations de 12 heures. Ça ne fait pas lourd ! Même le chien de Liliane Bettencourt était mieux traité que moi. Il m'arrivait de m'endormir par terre quand, lui, avait le droit de se coucher sur le lit, bien au chaud dans les draps. Depuis, j'ai perdu mon travail, j'ai maigri de dix kilos en six mois." Dans le livre Sarko m'a tuer, Isabelle Prévost-Desprez déclare aussi que l'un des témoins, dans l'entourage de Liliane Bettencourt, "(lui) a dit qu'il avait vu des remises d'espèces à Sarko" tout en demandant que ces propos ne figurent pas sur le procès-verbal. L'Élysée a répliqué que ces accusations étaient "infondées, mensongères et scandaleuses", tandis que François Fillon les a qualifiées d'"allégations" dénuées de "tout fondement".






